Introduction : la sarcopénie, au cœur du vieillissement pathologique
La sarcopénie, définie comme la perte progressive de la masse musculaire, de la force et de la performance physique, est aujourd’hui reconnue comme une entité clinique autonome (ICD-10-CM M62.84) et un facteur central du déclin fonctionnel chez les personnes âgées. Elle augmente le risque de chutes, de dépendance, d’hospitalisation prolongée, et de mortalité. Sa prévalence est estimée entre 5 % et 13 % chez les sujets de plus de 60 ans, avec des taux supérieurs à 50 % en institution (Cruz-Jentoft et al., 2019).
L'alimentation est l’un des leviers majeurs de prévention et de ralentissement de la sarcopénie. Encore faut-il dépasser les prescriptions génériques et construire une stratégie nutritionnelle ciblée, à la fois quantitative (apports suffisants) et qualitative (choix des protéines, rythme, compléments). Ce texte vise à éclairer les fondements scientifiques, les pratiques validées, et les applications concrètes en restauration collective et à domicile.
1. Définition et physiopathologie de la sarcopénie
La sarcopénie ne se résume pas à une simple fonte musculaire liée à l'âge. Elle résulte de mécanismes complexes impliquant :
- une anabolie réduite (diminution de la synthèse protéique),
- une catabolie accrue (inflammation chronique, stress oxydatif),
- une résistance anabolique à la prise alimentaire, surtout aux protéines.
Ce phénomène est souvent aggravé par la sédentarité, les pathologies chroniques, la polymédication, et la dénutrition. Il touche en priorité les muscles posturaux, affectant la marche, l'équilibre et la capacité à se relever, avec des conséquences directes sur la perte d'autonomie.
2. Le rôle clé de l’alimentation dans la lutte contre la sarcopénie
a) Les besoins protéiques : dépasser les standards classiques
Les recommandations nutritionnelles classiques (0,8 g/kg/jour) sont insuffisantes pour les personnes âgées sarcopéniques. L’ESPEN et la HAS préconisent :
- 1,2 à 1,5 g de protéines/kg/jour en cas de sarcopénie modérée ;
- jusqu’à 2 g/kg/jour en cas de dénutrition ou de situation aiguë (hospitalisation, fracture).
Cela signifie que pour un résident de 60 kg, les besoins peuvent atteindre 90 g de protéines par jour – soit l’équivalent de 3 portions de viande, 2 produits laitiers, et un complément oral.
b) La qualité des protéines : la leucine en ligne de mire
La leucine, acide aminé à chaîne ramifiée (BCAA), est particulièrement anabolisante. Elle stimule la voie mTOR, responsable de la synthèse musculaire. Les sources riches en leucine sont :
- les produits laitiers (fromage, lait, yaourt) ;
- les viandes maigres, œufs ;
- les protéines de lactosérum (whey), souvent utilisées dans les CNO.
Un apport ciblé en leucine (2 à 3 g/prise) est essentiel pour relancer la synthèse protéique musculaire post-prandiale, surtout chez les personnes âgées.
3. Organisation des repas : le principe du “protéine-pulsé”
Plutôt que de répartir faiblement les protéines sur la journée, le modèle “pulse feeding” (ou protéine-pulsé) consiste à concentrer au moins 25-30 g de protéines lors d’un repas principal, idéalement le déjeuner. Ce modèle améliore la synthèse musculaire par effet de seuil.
Exemple de distribution des apports protéiques pour un senior de 70 kg
(Besoin estimé : environ 90 g de protéines/jour)
1. Petit-déjeuner
- Apport recommandé : 15–20 g de protéines
- Exemples : Laitage + œuf
2. Déjeuner
- Apport recommandé : 30–35 g de protéines
- Exemples : Viande, légumineuses, fromage
3. Dîner
- Apport recommandé : 25–30 g de protéines
- Exemples : Poisson, légumes secs, dessert lacté
4. Collation
- Apport recommandé : Environ 10 g de protéines
- Exemples : CNO (Complément Nutritionnel Oral) ou aliments enrichis
4. Intégrer la nutrition dans la restauration collective
Adapter l’alimentation à la sarcopénie en institution ou en portage à domicile implique :
a) Le choix des matières premières
- Favoriser les protéines animales de haute valeur biologique.
- Introduire les protéines végétales riches en lysine (quinoa, soja).
- Utiliser des produits enrichis (beurre-protéiné, lait concentré, œuf en poudre) dans les préparations de base (purées, potages, desserts).
b) Techniques d’enrichissement naturel
- Ajouter du lait en poudre dans les potages ou purées.
- Incorporer du fromage râpé ou de la crème dans les plats.
- Utiliser des blancs d’œuf dans les galettes, flans, farces.
- Proposer des CNO adaptés (hyperprotéinés, enrichis en leucine) pour les repas insuffisants.
c) Texture modifiée et sarcopénie
La texture modifiée est souvent nécessaire chez les patients dysphagiques. Mais elle ne doit pas entraîner un appauvrissement nutritionnel.
- Réaliser des textures lisses mais densément protéiques.
- Éviter la dilution calorique.
- Travailler le goût et l’aspect visuel pour maintenir l’appétence.
5. Suivi, évaluation et interdisciplinarité
La prise en charge nutritionnelle de la sarcopénie ne peut se faire sans évaluation régulière :
- Mesure de la masse musculaire (circonférence du mollet, impédancemétrie si possible).
- Surveillance du poids, du score MNA, du rapport apports/besoins.
- Coordination entre médecin, diététicien, soignant et cuisinier pour ajuster les menus.
Dans certaines structures, la mise en place de “repas thérapeutiques” enrichis pour les résidents à risque a permis de réduire significativement les pertes de poids et d’améliorer l’autonomie à six mois.
Conclusion : nourrir le muscle, préserver la fonction
Lutter contre la sarcopénie par l’alimentation, ce n’est pas enrichir à l’aveugle. C’est nourrir le muscle de façon ciblée, structurée et continue. Cela implique des doses suffisantes de protéines, une attention à la qualité des acides aminés, une organisation stratégique des repas, et une vigilance constante.
Pour les établissements médico-sociaux comme pour les aidants à domicile, ce défi nutritionnel est aussi un enjeu éthique : maintenir la force musculaire, c’est préserver la capacité à se lever, marcher, manger seul – en un mot, vivre dignement.
Références
- Cruz-Jentoft AJ et al. Sarcopenia: revised European consensus on definition and diagnosis. Age Ageing. 2019.
- ESPEN Guidelines on Clinical Nutrition and Aging. 2021.
- HAS. Diagnostic de la dénutrition chez les personnes âgées, 2021.
- Rémond D, et al. Protein intake and muscle function in aging. Nutrients. 2019.
- INRAE. Fragilité et alimentation : perspectives nutritionnelles en gérontologie. 2022.
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