Introduction : entre sécurité, autonomie et plaisir
Chez les personnes présentant des troubles cognitifs – maladie d’Alzheimer, démences à corps de Lewy, syndromes fronto-temporaux – l’acte alimentaire devient un terrain de vulnérabilité composite : risque d’étouffement, perte de repères, comportements d’opposition, désintérêt pour l’assiette. La « texture modifiée » est souvent prescrite pour sécuriser la déglutition, mais réduire cette intervention à un simple lissage mécanique conduit à des impasses cliniques : refus alimentaires, dénutrition, accélération du déclin fonctionnel.
Un protocole pertinent doit donc articuler une logique de soin (prévention des fausses routes), une logique gérontologique (maintien des capacités restantes) et une logique hédonique (réactivation du plaisir de manger). Le cadre IDDSI offre un langage commun utile, mais c’est l’organisation pluridisciplinaire qui transforme la norme technique en expérience positive pour le résident.
1. De la dysphagie “motrice” à la dysphagie “cognitive”
La littérature distingue classiquement la dysphagie d’origine neuromusculaire de la dysphagie “cognitive”, où le problème n’est plus la force ou la coordination sensorimotrice, mais la capacité à initier, comprendre et poursuivre l’acte alimentaire (Logemann, 2019).
Signes d’alerte :
- alimentation très lente ou, à l’inverse, engouffrement incontrôlé ;
- errance de la cuillère, nourriture oubliée dans la bouche, fausses routes silencieuses ;
- refus de texture inappropriée (ex. bouchées dures non reconnues comme aliments).
L’adaptation de texture vise donc à proposer un stimulus lisible pour la personne : bouchées homogènes, formes familières, températures et couleurs contrastées. Ces repères sensoriels simplifiés servent d’“assistants” cognitifs.
2. Principes d’une texture modifiée adaptée aux troubles cognitifs
Principes culinaires adaptés à la dysphagie
1. Cohésion & lubrification
- Traduction culinaire :
Utiliser des jus, des fonds ou des agents texturants pour lier les aliments et éviter qu’ils ne se désagrègent en bouche. - Justification clinique :
Diminue l’effort de mastication et réduit le risque d’éparpillement intra-buccal.
2. Forme identifiable
- Traduction culinaire :
Reformage des aliments à l’aide de moules (ex. : pavé de poisson, légumes moulés) ou présentation en format “finger-food” stable. - Justification clinique :
Active la mémoire sémantique : « je reconnais ce que je mange », ce qui renforce l’appétit et la motivation à manger.
3. Contraste sensoriel
- Traduction culinaire :
Intégrer des sauces colorées, maintenir une température tiède homogène, et stimuler l’odorat juste avant le service. - Justification clinique :
Stimule l’attention, favorise la salivation et déclenche le réflexe de déglutition.
4. Portions pré-découpées
- Traduction culinaire :
Servir des bouchées de ≤ 3 cm pour l’IDDSI niveau 6, ou ≤ 5 cm pour les “finger-food”. - Justification clinique :
Facilite la préhension et évite la double tâche de couper et mastiquer, particulièrement difficile pour les personnes âgées ou présentant des troubles moteurs.
Ces principes s’appuient sur les recommandations IDDSI (2019) et les travaux HAS sur la dénutrition (2021).
3. Construire un protocole pluridisciplinaire
a) Évaluation initiale
- Orthophoniste : bilan de déglutition, définition du niveau IDDSI ; tests de sécurité (seringue, fourchette).
- Diététicien : évaluation nutritionnelle (MNA, bilan protéino-énergétique) et préférences alimentaires.
- Équipe soignante : observation des comportements pendant les repas, repérage des troubles praxiques ou apraxiques.
b) Prescription concertée
La fiche de prescription doit comporter : niveau IDDSI, consignes de supervision (aide partielle/complète), positionnement (assis 90°), éventuelles contre-indications (textures collantes si mauvais contrôle lingual).
c) Traduction en cuisine
Le chef de production élabore un plan de menus “miroirs” : chaque recette classique possède son équivalent texture modifiée, calibré en densité nutritionnelle. Des fiches techniques détaillent : grammage, puissance de mixage, température de service, tests IDDSI exigés.
d) Formation continue
Ateliers trimestriels réunissant cuisiniers, soignants et ergothérapeutes : démontage d’une recette, tests en direct, ajustements. Objectif : sécuriser la chaîne »prescription – production – service».
4. Mise en œuvre opérationnelle en restauration
Standardiser sans déshumaniser
- Color code en cuisine : bacs verts pour IDDSI 4, bleus pour 5, rouges pour 6, évite les erreurs de dressage.
- Dressage minute : éviter la “purée tiède” en bain-marie ; privilégier un passage flash au four vapeur juste avant service.
- Finger-food cognitifs : mini-croquettes de légumes niveau 6, muffins salés enrichis, bâtonnets de saumon moulus – à saisir à la main, évitant la dyspraxie couverts.
Adapter la salle
- Tables non encombrées, contraste couleur table/assiette.
- Service “œil à œil” : présentation verbale courte et répétée, gestes lents, encouragements positifs.
5. Suivi, indicateurs et ajustements
Liste des indicateurs de suivi nutritionnel et alimentaire
1. Consommation réelle / portion servie
- Fréquence : Quotidiennement
- Seuil d’alarme : Moins de 70 % de consommation sur 3 jours consécutifs
2. Variations pondérales
- Fréquence : Hebdomadaire
- Seuil d’alarme : Perte de 2 % du poids en 2 semaines
3. Épisodes de toux ou fausses routes
- Fréquence : À chaque repas
- Seuil d’alarme : Deux épisodes ou plus par jour
4. Satisfaction du résident (échelle faciale)
- Fréquence : Mensuelle
- Seuil d’alarme : Score inférieur ou égal à 3 sur 5
Toute alerte déclenche une revue de protocole : vérification du niveau IDDSI, réévaluation orthophonique, adaptation sensorielle (saveurs, couleurs), enrichissements supplémentaires.
Conclusion : vers un modèle intégré « sécurité-plaisir »
La texture modifiée pour public à troubles cognitifs ne peut être pensée comme un correctif technique isolé. Elle doit s’inscrire dans un modèle intégré, où la cuisine devient partenaire thérapeutique, la salle un espace de stimulation sociale, et la nutrition un levier de préservation de l’identité du sujet.
Le protocole proposé – évaluatif, concerté, adaptatif – vise à transformer une contrainte clinique en solution gastronomique, sécurisée et digne, réduisant la dénutrition tout en respectant le droit fondamental au plaisir de manger.
Références
- International Dysphagia Diet Standardisation Initiative. Framework & Testing Methods, version 2019.
- Haute Autorité de Santé. Diagnostic de la dénutrition chez la personne de 70 ans et plus, 2021.
- Logemann J. Evaluation and Treatment of Swallowing Disorders, 3e éd., 2019.
- INRAE. Alimentation et fragilité cognitive : repères pratiques en EHPAD, rapport 2022.
- Société Francophone de Nutrition Clinique et Métabolisme (SFNCM). Textures modifiées et prise en charge de la dysphagie, recommandations 2023.



